Le vieillissement de la population transforme l’épidémiologie du cancer : en 2040, près de 30% de la population européenne aura plus de 65 ans (Eurostat, 2022). Pourtant, cette transition démographique ne se reflète pas dans la composition des cohortes étudiées lors des essais cliniques, toutes spécialités confondues. Un chiffre illustre ce décalage : dans les essais cliniques sur les cancers du poumon récemment publiés, les plus de 75 ans constituent moins de 10% des participants, alors que dans la vie réelle, ils représentent plus d’un tiers des patients atteints.
Pourquoi ce fossé persiste-t-il ? Plusieurs mécanismes, souvent conjoints, maintiennent les personnes âgées à la marge des essais thérapeutiques.
Si la biologie du vieillissement impose ses contraintes, la construction sociale du “patient âgé” pèse aussi lourd. Les stéréotypes, souvent intériorisés même par les soignants et chercheurs, aboutissent à des arbitrages défavorables aux plus âgés dans l’accès à l’innovation thérapeutique.
L’exclusion, même « passive », génère un cercle vicieux :
| Âge | Part des patients dans la population générale de cancer | Part des patients dans les essais de phase III |
|---|---|---|
| 60-74 ans | 46% | 26% |
| 75 ans et plus | 33% | 8% |
(source : INCa, Focus Essais Cliniques, 2022)
Depuis une décennie, l’oncologie se dote d’outils pour mieux inclure les seniors, tirant parti de la gériatrie pour appréhender la “fragilité” de façon nuancée. Des grilles d’évaluation comme la CARG (Cancer and Aging Research Group) ou le score G8 sont recommandées pour individualiser les critères d’inclusion, bien supérieurs à l’âge chronologique seul (Wildiers et al., Annals of Oncology, 2014).
Pourtant, la diffusion de ces outils reste incomplète. En 2020, seulement 18% des essais onclogiques traitant des cancers thoraciques en Europe incluaient une évaluation gériatrique multidimensionnelle (source : EORTC, 2021).
Reconnaître l’importance d’une véritable représentativité est aujourd’hui devenu un enjeu éthique et scientifique majeur :
La sous-représentation des seniors dans les essais thérapeutiques ne relève ni d’une fatalité biologique ni d’une fatalité organisationnelle. Elle questionne notre capacité collective à inclure, valoriser, et soigner tous les âges de la vie. L’exigence de progrès n’a de sens que si elle bénéficie réellement à chacun, sans préjugé ni renoncement anticipé. La population vieillit, mais l’innovation ne peut et ne doit pas lui tourner le dos.
Redoubler d’efforts pour intégrer les personnes âgées à la recherche, c’est ouvrir la voie à des traitements plus sûrs, plus ajustés, à une médecine plus humaine. L’équilibre à trouver n’est pas d’exclure pour “protéger”, mais d’accompagner, d’écouter et d’innover, pour que la longévité soient aussi celle de la qualité et de la dignité du soin.